Marginalia de sable...
Le laboratoire d'Eléa
C’est ici que l’on entre par la porte dérobée...
Toute œuvre a son envers, ses brouillons fertiles et ses scories lumineuses.
Le Laboratoire est cet espace de liberté où la plume s’autorise l’esquisse.
Si les Cent nouvelles de la plage sont des cristaux achevés, les textes que vous lirez ici sont la solution mère : une pensée en ébullition, des notes prises au scalpel entre deux coups de vent, des digressions nées d’un détail qui, ailleurs, serait passé inaperçu.
Dans ce laboratoire à ciel ouvert, je ne cherche pas la chute parfaite. Je m'attache à la matière brute, à l'improvisation de l'instant.
Ce sont des réflexions spontanées dictées par l'humeur du jour, des arrêts sur image sur nos comportements les plus étranges, ou de simples échos qui gravitent autour du recueil pour en éclairer les zones d'ombre.
Laissez-vous porter par ces échos du rivage, ces réflexions qui, je l'espère, feront vibrer en vous une corde sensible ou une pointe d'ironie complice.
La flânerie commence ici, entre les lignes de ce carnet toujours ouvert, où le sable n'a pas encore fini de crisser...
Le sable est un cadastre sans mémoire que l'homme s'obstine à vouloir borner.
Ils arrivent avec le jour, avant même que l'azur ne se décide à briller tout à fait. Ce sont les arpenteurs du vide, les conquérants du premier rang. Ils avancent avec la solennité des conquistadors, mais en sandales de plastique. Leur mission ? Sanctuariser la mince lisière où l'écume vient mourir, cet espace stratégique qui sépare la civilisation du grand large.
L’acte notarié tient dans un rectangle de tissu éponge.
Une serviette n’est jamais qu’une serviette ; à huit heures du matin, elle devient un titre de propriété inattaquable. On déploie ces étendards de la vacuité triomphante avec une précision de géomètre-expert craignant l’expropriation. Ici, un dauphin bondissant sur fond de ciel turquoise délimite le fief d’un couple de retraités dont la vigilance n'a d'égale que la pâleur. Là, une effigie de super-héros scelle le protectorat d’une famille nombreuse, avec des glacières en guise de fortifications.
C’est une diplomatie de la méfiance qui s’instaure sous le soleil zénithal. On jauge l’inclinaison du parasol voisin comme s'il s’agissait d’une batterie de défense côtière. Le "deuxième rang" est perçu comme une masse informe de sans-terres, une plèbe bruyante que l’on toise depuis son promontoire de sable tassé.
On se déteste cordialement derrière ses lunettes noires. On observe l’autre, cet envahisseur potentiel qui ose poser son sac de plage à moins de cinquante centimètres de notre frontière de coton.
La plage n'est pas un lieu de repos, c'est un théâtre d'opérations géopolitiques où chaque grain de sable est une victoire et chaque marée montante, une invasion barbare.

