Marginalia de sable...
Le laboratoire d'Eléa
C’est ici que l’on entre par la porte dérobée...
Toute œuvre a son envers, ses brouillons fertiles et ses scories lumineuses.
Le Laboratoire est cet espace de liberté où la plume s’autorise l’esquisse.
Si les Cent nouvelles de la plage sont des cristaux achevés, les textes que vous lirez ici sont la solution mère : une pensée en ébullition, des notes prises au scalpel entre deux coups de vent, des digressions nées d’un détail qui, ailleurs, serait passé inaperçu.
Dans ce laboratoire à ciel ouvert, je ne cherche pas la chute parfaite. Je m'attache à la matière brute, à l'improvisation de l'instant.
Ce sont des réflexions spontanées dictées par l'humeur du jour, des arrêts sur image sur nos comportements les plus étranges, ou de simples échos qui gravitent autour du recueil pour en éclairer les zones d'ombre.
Laissez-vous porter par ces échos du rivage, ces réflexions qui, je l'espère, feront vibrer en vous une corde sensible ou une pointe d'ironie complice.
La flânerie commence ici, entre les lignes de ce carnet toujours ouvert, où le sable n'a pas encore fini de crisser...
L’été se célèbre à genoux, dans la viscosité d’un flacon de plastique.
Observez ce ballet de l’onction collective. Dès que le soleil atteint son zénith, la plage se transforme en une immense sacristie à ciel ouvert où l’on pratique l’exorcisme du mélanome par le beurrage méthodique. On ne se protège plus ; on s’immole sous un bouclier de polymères. C’est la liturgie de l’indice 50, le sacrement des corps qui refusent de rendre des comptes au temps.
L’élégance meurt sur l’autel de la protection totale.
Rien n’est plus grotesque qu’un être humain tentant d’atteindre ses propres omoplates. On assiste à des contorsions dignes d'un cirque de seconde zone : des bras qui se désarticulent, des cous qui se tordent, des hanches qui se déhanchent pour étaler cette pâte blanchâtre qui refuse de pénétrer. On finit par ressembler à des statues de plâtre mal dégrossies, ou pire, à de la volaille marinée prête pour le grill. La dignité est une valeur qui s'évapore dès que l'on dépasse le stade de la noisette sur le nez.
Le visage, lui, subit le traitement de faveur. On s'applique ce masque de mime triste, cette couche de craie chimique qui transforme le plus fringant des amants en une figure spectrale. On se regarde sans se voir, les yeux rougis par les coulures salées, le teint livide sous un ciel de feu. C'est l'ironie suprême du vacancier : parcourir des milliers de kilomètres pour s'offrir au soleil, tout en s'assurant, par une dévotion maniaque, que pas un seul rayon ne viendra percer l'armure.
Nous sommes des pièces de viande qui craignent le jus. On s'enduit pour durer, pour ne pas flétrir, oubliant que la vie, la vraie, est précisément ce qui brûle.
On finit la journée ainsi : gras, brillants, collants. Le sable s’agglutine sur les mollets comme une panure de friture. On rentre chez soi avec l'illusion d'avoir triomphé de la nature, alors qu'on a simplement passé l'après-midi à macérer dans une ferveur de pharmacopée.

