Marginalia de sable...
Le laboratoire d'Eléa
C’est ici que l’on entre par la porte dérobée...
Toute œuvre a son envers, ses brouillons fertiles et ses scories lumineuses.
Le Laboratoire est cet espace de liberté où la plume s’autorise l’esquisse.
Si les Cent nouvelles de la plage sont des cristaux achevés, les textes que vous lirez ici sont la solution mère : une pensée en ébullition, des notes prises au scalpel entre deux coups de vent, des digressions nées d’un détail qui, ailleurs, serait passé inaperçu.
Dans ce laboratoire à ciel ouvert, je ne cherche pas la chute parfaite. Je m'attache à la matière brute, à l'improvisation de l'instant.
Ce sont des réflexions spontanées dictées par l'humeur du jour, des arrêts sur image sur nos comportements les plus étranges, ou de simples échos qui gravitent autour du recueil pour en éclairer les zones d'ombre.
Laissez-vous porter par ces échos du rivage, ces réflexions qui, je l'espère, feront vibrer en vous une corde sensible ou une pointe d'ironie complice.
La flânerie commence ici, entre les lignes de ce carnet toujours ouvert, où le sable n'a pas encore fini de crisser...
Le sable n’épargne rien, pas même le génie.
On les voit fleurir dès les premières chaleurs, ces briques de papier, ces monuments de la pensée que l'on transporte du coffre de la voiture au transat avec une dévotion touchante. On apporte Musil, Proust ou Dostoïevski comme on arborerait un accessoire de haute couture : pour la posture, pour le prestige, pour cette velléité d’intelligence qui s’évapore sitôt que le thermomètre flirte avec l’indécence.
C’est une prise d’otage intellectuelle sous un soleil de plomb.
Le livre repose là, ouvert à la page douze depuis quatre jours, subissant les outrages du sel et les assauts des grains de sable qui s'insinuent entre les feuillets comme autant de reproches. La couverture, autrefois fière, se gondole sous l’humidité ambiante, prenant l'aspect d'un vieux parchemin oublié. C'est le destin tragique du grand œuvre confronté à la trivialité du maillot de bain : on rêve de métaphysique, on finit par s'endormir sur une description de paysage, la bouche ouverte et le nez rouge.
La trahison survient invariablement vers quinze heures. Fatigué de lutter contre la densité du texte et l'éblouissement des pages blanches, l'estivant finit par glisser l'objet sacré sous son chapeau pour lui préférer le magazine de presse people du voisin ou un thriller dont l'intrigue se dissout aussi vite qu'une glace à l'eau. Le « classique » devient alors un simple poids mort, une ancre dérisoire destinée à empêcher la serviette de s'envoler.
On rentre le soir avec le sentiment du devoir accompli, alors que la seule chose qui a été réellement parcourue, c'est la liste des ingrédients de la crème solaire.
L'ouvrage regagnera la bibliothèque familiale, enrichi d'un parfum de friture et de quelques taches d'huile bronzante, témoin muet d'une ambition que le ressac a balayée sans ménagement.

