Le laboratoire d'Eléa

Marginalia de sable...

C’est ici que l’on entre par la porte dérobée...

Toute œuvre a son envers, ses brouillons fertiles et ses scories lumineuses.

Le Laboratoire est cet espace de liberté où la plume s’autorise l’esquisse.

Si les Cent nouvelles de la plage sont des cristaux achevés, les textes que vous lirez ici sont la solution mère : une pensée en ébullition, des notes prises au scalpel entre deux coups de vent, des digressions nées d’un détail qui, ailleurs, serait passé inaperçu.

Dans ce laboratoire à ciel ouvert, je ne cherche pas la chute parfaite. Je m'attache à la matière brute, à l'improvisation de l'instant.

Ce sont des réflexions spontanées dictées par l'humeur du jour, des arrêts sur image sur nos comportements les plus étranges, ou de simples échos qui gravitent autour du recueil pour en éclairer les zones d'ombre.

Laissez-vous porter par ces échos du rivage, ces réflexions qui, je l'espère, feront vibrer en vous une corde sensible ou une pointe d'ironie complice.

La flânerie commence ici, entre les lignes de ce carnet toujours ouvert, où le sable n'a pas encore fini de crisser...

Le panoptique de l'Écaille

Le panoptique de l'Écaille

L’iris est une confession que l’on préfère étouffer sous deux ronds de polycarbonate fumé.

Sur le sable, la paire de lunettes n’est jamais un simple bouclier contre les ultraviolets ; c’est le poste de commandement d’un panoptique portatif. En chaussant ces écrans d'écaille ou de métal, l'estivant ne cherche pas tant à préserver sa rétine qu'à s'offrir le luxe souverain de l'inquisition sans risque. C'est l'armure du voyeur, le rempart derrière lequel on s'installe pour disséquer la faune environnante avec une impunité de procureur.

L’asymétrie du regard est pourtant la première des impolitesses.

Regardez cette femme, là-bas, dont les verres miroirs renvoient au monde une image déformée de sa propre agitation. Elle croit être invisible parce qu'elle est aveugle au regard des autres. Derrière son masque glacé, elle se livre à une anthropologie sauvage : elle pèse les chairs, juge les démarques de maillots, suit la trajectoire d'un amant qui s'éloigne ou d'une rivale qui s'approche, le tout avec la fixité d'un rapace. C'est une diplomatie de la vitre teintée. On s’autorise des audaces oculaires que la simple décence interdirait si l’on voyageait à découvert.

***

Il y a une lâcheté délicieuse dans ce retranchement. On se sent soudainement investi d'un pouvoir d'observation pur, presque divin, car désincarné. On oublie que si l'œil est caché, le reste du corps, lui, demeure désespérément exposé, offert à la critique de ceux qui, en face, ont eu la même idée de génie.

On s'épie par reflets interposés, dans un silence de cathédrale de plastique, chacun persuadé d'être le seul maître du jeu dans ce grand bal masqué de midi.

Le drame survient quand le soir tombe. Il faut bien finir par ôter l'armure. On se retrouve alors les yeux clignotants, nus, privés de cette superbe factice, obligés de croiser à nouveau le regard des hommes. Et l'on découvre, avec une pointe de malaise, que l'on n'était pas l'observateur caché d'un monde de dupes, mais simplement une marionnette parmi d'autres dans un théâtre de verre fumé.

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