Marginalia de sable...
Le laboratoire d'Eléa
C’est ici que l’on entre par la porte dérobée...
Toute œuvre a son envers, ses brouillons fertiles et ses scories lumineuses.
Le Laboratoire est cet espace de liberté où la plume s’autorise l’esquisse.
Si les Cent nouvelles de la plage sont des cristaux achevés, les textes que vous lirez ici sont la solution mère : une pensée en ébullition, des notes prises au scalpel entre deux coups de vent, des digressions nées d’un détail qui, ailleurs, serait passé inaperçu.
Dans ce laboratoire à ciel ouvert, je ne cherche pas la chute parfaite. Je m'attache à la matière brute, à l'improvisation de l'instant.
Ce sont des réflexions spontanées dictées par l'humeur du jour, des arrêts sur image sur nos comportements les plus étranges, ou de simples échos qui gravitent autour du recueil pour en éclairer les zones d'ombre.
Laissez-vous porter par ces échos du rivage, ces réflexions qui, je l'espère, feront vibrer en vous une corde sensible ou une pointe d'ironie complice.
La flânerie commence ici, entre les lignes de ce carnet toujours ouvert, où le sable n'a pas encore fini de crisser...
C’est l’heure où l’été finit par se dissoudre dans un crachat d’eau tiède et de calcaire.
Le soleil décline, les ombres s'allongent et, avec elles, la file d'attente s'étire devant ce pylône de béton que l'on nomme pompeusement « douche municipale ». C’est ici, dans ce purgatoire de carrelage et de tuyauterie apparente, que la comédie sociale finit par s'effondrer tout à fait. On y abandonne ses derniers restes de superbe en même temps que la panure de sable qui recouvrait les mollets.
L’égalité se mesure ici au débit d’un pommeau anémique.
On y croise des corps que l'on avait crus sublimes sur leurs transats, désormais grelottants, les épaules rentrées, luttant contre un jet capricieux qui semble vouloir punir l'outrecuidance d'avoir trop goûté au sel. L’élégance, cette construction patiente de la matinée — alliance savante du paréo et du chapeau de paille — s'évapore sous l’assaut du savon biodégradable. Les masques de la superbe s'écaillent ; la réalité organique reprend ses droits.
C’est une promiscuité de naufragés volontaires. On évite soigneusement de croiser le regard du voisin, tout en s'exposant avec une impudeur subie, dictée par la logistique du rinçage. On surveille du coin de l’œil le temps que chacun s'accorde sous l'eau salvatrice, jugeant la gourmandise du temps de douche comme un crime de lèse-civilité. C'est le lieu de la vérité crue : on y voit les stigmates du temps, les marques du maillot qui révèlent la tricherie des bronzages partiels, et ces petits ventres que l'on avait si vaillamment rentrés tout l'après-midi.
On entre dans ce jet en Ondine ou en Neptune ; on en ressort en simple mortel, la peau rosie, le cheveu plat et la dignité délavée.
C’est le dernier acte de la journée balnéaire, une liquescence nécessaire avant de retrouver les atours de la civilisation. On abandonne au pied de la colonne les restes de son rêve de grandeur, tandis que l'eau emporte, pêle-mêle, les cristaux de sel et nos dernières vanités.

