Travail au père

dimanche 2 août, 09.30, humeur rouge 

Il est un moment rare dans la vie des hommes : celui de la régression autorisée. Munis de seaux, de pelles et de tamis, ils s’adonnent un bref instant à la garde exclusive des enfants, sous le regard attendri d’une maman dont les paupières sont déjà lourdes. Au moment de la sieste maternelle, le bon papa entre en action pour délivrer le fantasme qui somnole en lui : celui d’architecte visionnaire, de bâtisseur spécialisé en… châteaux de sable !

On a beau militer pour l’interchangeabilité des rôles, il est une occupation irréductiblement réservée à ces messieurs : le pâté de sable et ses nobles variantes. C’est une propension à habiter le merveilleux, les yeux brillants de projets ambitieux… tout cela relève de l’éternel masculin.

Au départ, Monsieur s’en tire avec les honneurs. Assurer la garde en jouant plutôt que de décrotter bébé semble contractuellement acceptable. Il convient seulement de feindre l’ennui, de se plaindre de cette activité chronophage — alors qu’au fond, on trépigne — pour que la capitulation maternelle soit entérinée avec compassion. Pour les enfants aussi, l’instant est précieux. D’ordinaire, leur papa n’est jamais aussi disponible. Il est temps qu’il paie sa mauvaise conscience en autorisant la transgression : avec papa, on peut manger avec les doigts, dire de gros mots, jouer dehors… Que des apprentissages essentiels.

Hélas ! La situation tourne court. Dans son processus régressif, le gentil papa récupère les tristes privilèges de l’enfance mâle : la concurrence, l’envie, le besoin d’être un chef. Ses enfants n’expliquent pas la mutation. Ce complice se transforme en général d’armée. Le concept de château fort, avec ses tours, ses murailles dentelées, est trop complexe pour des gosses de quatre ans. Non seulement ils ne comprennent pas, mais ils font mal : leurs doigts gourds ne sont pas à la hauteur du projet.

Qu’importe, pense le sergent-major, il conviendra de les assigner à des tâches subalternes : creuser, chercher de l’eau, ramener la casquette de papa… Peu à peu, ils entrent en résistance, désertent le chantier, au grand désespoir de ce Vauban du littoral qui n’a pas le don d’ubiquité. Le ton monte, les reproches fusent. Le chantier du siècle tourne à la pagaille — il sera détruit à coups de petits pieds, taille 33, rageurs, vengeurs, sciemment pervers. Les pleurs finissent par réveiller maman, malgré les « chuuuuuut ! » catastrophés de l’architecte enlisé. Dans les yeux des aînés, une seule certitude : quel idiot, celui-là !

Reste au père honteux la corvée des outils. À l’hôtel, le soir, maman se chargera de reconstruire la légitimité perdue de ce géniteur maudit. Elle constatera que le maillot le plus crotté, le plus désespérément rempli de sable, appartient à son mari. Décidément, elle doit gérer un enfant supplémentaire.

Demain, le papa reprendra sa vraie place : un oisif de plage. « Même jouer, il ne sait pas », songera la jeune mère.

Finie la sieste, l’illusion n’aura duré qu’un jour.

Que le père se rassure. Il pourra toujours mater les baigneuses. Ça, il en est encore capable…

Définitivement, doit-elle penser, quel idiot, celui-là… !

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